La galerie des ombres
Fabienne la Chienne — Édité le 10 décembre 2025
Je ne saurais jamais dire exactement à quel moment j’ai perdu la maîtrise, ni à quel moment j’ai commencé à la revendiquer comme un talisman. C’est peut-être quand la
porte métallique de la galerie s’est refermée derrière moi, laissant résonner un écho grave — comme si j’étais entrée dans un territoire où mes gestes, mon souffle,
mon corps même n’avaient plus tout à fait la même valeur.
Je savais ce que je venais chercher. Ou du moins, je croyais le savoir.
La salle était presque vide, sinon pour une dizaine d’hommes dispersés dans l’ombre, chacun appuyé contre un pilier, une rambarde, un mur. Pas un mot. Pas un bruit.
Seulement ces regards — lourds, précis, qui me cueillaient un à un.
Je sentais ma colonne vertébrale se tendre. Mes talons résonnaient sur le sol poli comme un instrument de torture et un sceptre à la fois. J’aimais ce pouvoir-là :
celui de faire tourner les têtes sans un mot, celui d’être observée comme une apparition. Mais en même temps… Un frisson remontait le long de mes bras, quelque chose
qui ressemblait presque à de la peur. De la peur délicieuse.
Je me suis arrêtée au centre du cercle informel qu’ils formaient. Pas réellement un cercle, mais leurs regards suffisaient à tracer des lignes autour de moi,
à me situer, à me posséder de loin.
— Alors… vous me regardez comme si j’étais déjà à vous, ai-je murmuré.
Ma voix tremblait légèrement. Ce tremblement-là n’appartenait qu’à moi. Pour eux, j’ai levé le menton, fière, presque insolente. Un des hommes s’est avancé d’un pas à
peine perceptible. Il ne m’a pas touchée. Il s’est simplement approché suffisamment pour que je sente la chaleur de son souffle effleurer ma joue, sans la toucher.
— On ne regarde que ce qui s’offre, a-t-il dit.
Je ne savais pas si c’était une provocation ou un constat. J’ai choisi de l’entendre comme un défi. Alors j’ai glissé mon manteau de mes épaules, lentement, comme si
je retirais une carapace, laissant apparaître la tenue que j’avais soigneusement choisie pour ce jeu : révélatrice, mais pas trop. Assez pour guider l’imagination.
Pas assez pour me délivrer totalement. Le frémissement qui a parcouru la pièce m’a frappée comme une vague silencieuse. J’aurais pu en rire. Ou m’enfuir.
Ou me jeter complètement dans leurs bras. Au lieu de cela, j’ai avancé d’un pas, juste un pas. Un pas d’offrande. Un pas de souveraine. Les hommes se rapprochèrent
peu à peu, mais sans me toucher. Leur chaleur m’enveloppait, leurs respirations formaient une cage invisible autour de moi. Je n’étais ni prisonnière, ni libre.
Juste… au centre. J’ai fermé les yeux. Je sentais leurs présences comme des mains invisibles. Je sentais mon propre cœur battre contre les limites de ma poitrine,
impatient, provocateur, amusé, terrifié.
— Vous aimez jouer avec nous, a soufflé quelqu’un derrière moi.
— Je joue avec moi-même, ai-je répondu.
Vous n’êtes que des témoins. Un rire grave a roulé quelque part à ma droite. Pourtant, quand j’ai rouvert les yeux, j’ai senti un basculement. Comme si mes mots
n’avaient servi qu’à m’enfoncer un peu plus dans leur jeu à eux. Une main — enfin — s’est approchée de mon bras. Pas pour me toucher. Pour frôler la limite ultime
sans jamais la franchir. La sensation n’était pas physique. Elle était électrique. Je ne savais plus si j’étais celle qui conduit ou celle qui se rend. Je me suis
tournée vers lui, lentement, et j’ai capturé son regard comme on capture une proie. Ou comme une proie qui tente une dernière esquive.
— Continuez, ai-je soufflé, je veux sentir jusqu’où je peux aller sans tomber.
Il n’a rien dit. Mais les autres ont avancé d’un pas. Tous. Un pas parfait, synchronisé, comme si j’avais donné un ordre sans m’en rendre compte. Le sol vibrait,
ou peut-être était-ce mes genoux. Je n’étais plus sûre de rien. Ce que je savais, c’est que leurs regards s’épanchaient sur moi comme des mains multiples.
Ils me soulevaient.
Ils m’alourdissaient.
Ils me traversaient.
Et je me laissais faire.
Ou je prenais tout. Je n’arrivais plus à distinguer la différence.
Je respirais trop fort. L’un d’eux s’est approché de mon oreille et m’a murmuré :
— C’est toi qui commandes, Fabienne… ou c’est toi qui cèdes ?
J’ai souri. Un sourire que je ne me connaissais pas. Un sourire qui tremblait autant qu’il coupait.
— Les deux, ai-je avoué.
Et c’est pour ça que je suis venue.
Le cercle s’est resserré autour de moi, lentement, délicieusement, irrémédiablement. Et cette fois… je n’ai pas résisté.
Ils avaient cru me capturer. Ils avaient cru refermer sur moi ce cercle de chaleur masculine, de respiration lourde, d’attente presque animale. Et peut-être, pendant
une seconde, j’avais failli m’y perdre. Mais quelque chose, en moi, s’est redressé. Un fil, tendu comme une corde de violon, a claqué. Je ne voulais plus être au
centre. Je voulais être le centre.
Alors j’ai ouvert les yeux et j’ai levé la main. Un simple geste. Net. Froid. Impératif. Et la salle… s’est figée. Comme si j’avais appuyé sur un interrupteur
invisible.
Je les ai regardés, un par un. Leurs visages, leurs pupilles dilatées, leurs souffles suspendus. La façon dont leurs épaules s’étaient crispées, prêtes à s’avancer
davantage. La façon dont leurs mains, à peine levées, s’étaient arrêtées dans l’air. Et j’ai senti… un pouvoir pur. Translucide. Irréversible.
— C’est moi qui choisis, ai-je dit.
Ma voix ne tremblait plus. Elle tranchait. Un murmure a parcouru la salle — pas un son, mais un mouvement d’air, d’émotion. Comme si quelque chose se renversait dans
l’équilibre même de la pièce. Je les ai forcés à faire un pas en arrière. Un seul. Synchronisé, comme tout à l’heure… mais cette fois, le rythme venait de moi.
Il y a eu un vertige délicieux en les voyant obéir ainsi, sans comprendre, sans discuter. Comme si leurs corps avaient entendu avant leurs esprits. Je me suis mise à
marcher lentement autour d’eux. C’était eux, désormais, qui formaient un cercle. Et moi qui tournait autour, les jaugeant, les effleurant du regard comme on effleure
une lame.
Je voyais leurs gorges se soulever. Je voyais leurs doigts se crisper contre leurs cuisses. Je sentais leur tension me nourrir, me porter. Un d’eux a osé parler.
— Fabienne… qu’est-ce que tu veux ?
Je me suis arrêtée derrière lui. Très près. À un souffle. Assez pour qu’il sente mon sourire contre sa nuque sans que mes lèvres ne le touchent.
— Que vous appreniez, ai-je murmuré.
Il a avalé sa salive. Je l’ai entendu, comme un son obscène.
— Apprendre quoi ?
Je me suis redressée. Je me suis avancée au centre, offrant mon profil à la salle entière, comme une statue vivante. Puis j’ai parlé d’une voix calme, presque douce :
— Que ce n’est pas moi qui suis à votre merci… C’est votre désir qui est à la mienne.
Un frisson massif a traversé les hommes. J’ai cru sentir la température de la pièce changer.
Je m’amusais de leur trouble. Je m’en gorgeais. Je le façonnais. Je leur ai fait signe d’avancer. Deux pas. Ils ont obéi. Les dix. Comme un seul corps.
Alors j’ai souri — un sourire lent, cruel, presque tendre à la fois.
— Posez-vous à genoux.
J’ai laissé le silence être mon complice. Un silence lourd, vibrant, où leur hésitation se mêlait à leur capitulation. Puis, l’un après l’autre… Ils se sont inclinés.
Les premiers avec retenue. Les autres avec une sorte d’urgence. Jusqu’à ce que la galerie entière soit jonchée d’hommes agenouillés autour de moi, leurs regards levés
vers ma silhouette comme on regarde une souveraine.
Et moi… Je me tenais debout. Au centre du cercle. Enfin. J’ai pris une inspiration lente, profonde. J’ai laissé la sensation me traverser. Une onde chaude, brillante,
presque dangereuse.
— Voilà, ai-je murmuré.
Maintenant… je peux commencer à jouer.
Je les ai regardés un à un. Et dans leurs yeux, j’ai vu non plus seulement du désir… mais quelque chose de plus doux, de plus brut, de plus absolu. De la soumission.
Offerte.
Volontaire.
Fascinée.
Et j’ai compris — avec un frisson délicieux — que la soirée ne faisait que commencer.
Ils étaient à genoux autour de moi, silencieux, attentifs, domptés par quelque chose qu’ils ne comprenaient pas encore. Je pouvais presque entendre leurs pensées
heurtées, leur désir comprimé, leur trouble grandissant. Je les observais comme on observe un paysage après l’orage : vibrant, chargé d’électricité, prêt à céder
encore.
La Fabienne hésitante du début avait disparu. Celle qui restait tenait la salle dans la paume de sa main. Je me suis avancée lentement, mes talons frappant le sol
dans une cadence qui devenait un ordre implicite. Certains hommes relevaient la tête à peine, d’autres osaient me suivre du regard. Tous étaient en attente.
Je me suis arrêtée devant l’un d’eux — le même qui m’avait demandé ce que je voulais. Il avait la respiration courte, les mains posées sur ses cuisses, docile,
mais prêt à s’offrir entièrement à la moindre de mes paroles. Je me suis penchée légèrement vers lui, et j’ai murmuré :
— Tu pensais que j’allais me dissoudre sous vos regards… n’est-ce pas ?
Il a fermé les yeux une seconde, comme frappé en plein cœur. Puis il a hoché la tête. J’ai souri — et ce sourire-là n’était fait ni de douceur ni de compassion.
C’était un sourire de révélatrice.
— Ouvre les yeux.
Il a obéi. J’ai approché deux doigts de sa joue, sans le toucher, un souffle de distance. Il a retenu son souffle. Je pouvais sentir son corps se tendre, prêt à
absorber n’importe quel signe que je choisirais d’accorder.
— Regarde-moi, ai-je murmuré d’une voix basse, chaude, mais intraitable. Tu n’es pas ici pour me posséder… Tu es ici pour être façonné par moi.
Son frisson a parcouru la pièce entière. Je me suis redressée, puis j’ai pivoté vers les autres. Leurs yeux brillaient d’une tension presque douloureuse.
— Tous debout.
Ils se sont relevés, certains trop vite, d’autres avec un frémissement visible. Je savourais leur vulnérabilité debout. Ils n’étaient plus une meute : ils étaient un
chœur suspendu à mes mots. J’ai fait quelques pas lents autour d’eux, comme une inspectrice, comme une prêtresse, comme une amante qui connaît chaque mécanisme de
désir bien avant que les hommes eux-mêmes ne le pressentent.
— Vous ne vous en rendez peut-être pas compte… mais je sens tout. Vos hésitations. Vos élans. Vos résistances minuscules.
Je me suis arrêtée au milieu d’eux, la tête légèrement inclinée.
— Et je vais en jouer. Une à une.
Un souffle collectif a parcouru la salle. Puis, sans prévenir, j’ai tendu la main vers un autre homme. Il a sursauté — je n’avais pas encore dit un mot, mais il avait
déjà avancé d’un pas vers moi, comme tiré par un fil invisible.
— Toi, ai-je dit. Avance encore.
Il a obéi, hypnotisé. Je me suis approchée de son oreille, lentement, avec une précision qui pouvait faire perdre la tête.
— Tu ne parleras que si je te pose une question. Et tu n’agiras que si je t’en donne l’ordre. Tu comprends ?
— Oui…, a-t-il soufflé.
— Trop tôt. Je n’avais pas posé de question.
Il s’est figé, décontenancé, mais brûlant de la pointe de mes mots. J’ai senti l’onde du contrôle se propager comme un parfum. Alors je me suis tournée vers les autres.
— Regardez-le. Regardez comme il tremble d’être à deux doigts de me déplaire… Et comment il se redresse quand j’avance vers lui.
Je les voyais absorber la scène, chacun à sa manière. J’ai senti le pouvoir s’ancrer dans ma colonne vertébrale comme un second souffle. Puis j’ai dit :
— Maintenant… je veux que chacun d’entre vous ressente exactement ce qu’il ressent. Ne cachez rien. Ni la frustration. Ni la fascination. Ni la peur douce qui vous
parcourt.
Et là…
La pièce entière a respiré différemment.
Comme si mes mots avaient déverrouillé quelque chose. Comme si tous ces hommes m’offraient leur désir brut, à nu, sans geste explicite — juste une intensité, une
densité, un abandon silencieux.
Je me suis placée au centre d’eux tous. La tête haute. La respiration calme. Le cœur incandescent.
— Voilà…, ai-je murmuré. Maintenant, la Galerie vous appartient moins qu’à moi.
Je les voyais. Je les sentais. J’aurais pu les diriger d’un simple regard.
— Et vous n’avez encore rien vu.
La soirée n’était qu’à son premier crescendo.
Je savais, en observant leurs visages, que l’un d’eux finirait par céder à un vieux réflexe. Il y en a toujours un. Toujours un qui croit confondre ma lenteur avec
une faille, ma douceur avec une ouverture, mon silence avec une abdication. Je l’avais repéré depuis le début. Il se tenait un peu en retrait, le torse légèrement
bombé, les mains crispées comme pour retenir une impulsion mal contrôlée. Un regard trop décidé, trop dur. Une manière de respirer presque conquérante. C’est lui qui a
rompu l’équilibre.
Lorsque je me suis avancée dans le cercle, il a fait un pas de trop. Pas un pas d’obéissance. Un pas de possession.
— Ça suffit ton petit jeu, a-t-il lancé d’une voix basse.
Les autres hommes ont tressailli. La tension a changé de couleur. J’ai senti l’air devenir plus lourd, chargé d’une énergie différente, celle du défi.
Je n’ai pas reculé. Je n’ai même pas cillé. Je l’ai simplement regardé. Un regard calme, pointu, coupant comme une lame froide.
— Avance, ai-je murmuré.
Il s’est exécuté, mais trop vite. Trop brutalement. Avec l’arrogance de celui qui croit reprendre le contrôle.
Je me suis penchée très légèrement vers lui, juste assez pour qu’il sente mon souffle sans que je ne touche sa peau. Il croyait gagner… alors qu’il entrait exactement
dans l’espace que j’avais préparé pour lui.
— Tu veux dominer la scène ? ai-je soufflé. Alors montre-moi… où commence ton courage.
Il a ouvert la bouche pour répondre — son erreur. Ma main a glissé dans l’air, près de sa joue, sans jamais le toucher, mais l’interruption a été totale. Sa voix s’est
éteinte dans sa gorge comme si quelqu’un avait tiré un fil.
— Non. Tu réponds quand je t’invite.
Il a serré les dents, la mâchoire tendue. Je voyais sa volonté se débattre contre quelque chose qu’il ne comprenait pas : la puissance d’être vu, entièrement, par une
femme qui ne cède pas. Je me suis avancée encore, réduisant l’espace entre nous jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucun recul possible. Je ne le touchais toujours pas.
Mais la pression était absolue.
— Regarde-moi.
Il a résisté une seconde, deux… Puis ses yeux se sont plantés dans les miens. Un geste minuscule. Une capitulation presque invisible.Mais pour moi, c’était déjà gagné.
— Voilà, ai-je murmuré. Tu crois me défier. Mais tu viens de m’obéir.
Son souffle s’est saccadé. La salle avait basculé en silence total. J’ai tourné lentement autour de lui, un cercle lent et contrôlé. Les autres hommes avaient
instinctivement reculé — laissant la scène à nu, comme un ring invisible. Lui, au centre. Moi, le péril tournant autour. Je suis revenue face à lui et j’ai levé
une main. Il a tressailli, prêt à attraper mon poignet, prêt à renverser. Je l’ai senti.
— Vas-y, ai-je dit. Si tu veux vraiment me défier… fais-le.
Il a hésité. Une hésitation fugace mais visible. Une hésitation qui l’a trahi. Je me suis approchée encore, lentement, inexorablement. Jusqu’à ce que la chaleur de
son corps touche presque la mienne.
— Tu vois… Ce n’est pas moi qui ai peur, ai-je soufflé. C’est toi qui ne sais plus quoi faire de ton propre désir.
Son visage s’est décomposé d’une manière magnifique : mélange de frustration, de stupeur, d’un trouble profondément masculin qu’il ne comprenait pas.
Je lui ai pris le menton. Pas brutalement. Pas violemment. Juste assez fermement pour qu’il sente qu’il ne pouvait pas se soustraire sans rompre quelque chose en lui.
— Tu voulais prendre le dessus, n’est-ce pas ? Mais regarde-toi… Tu tiens debout parce que je te permets de tenir debout.
Son souffle s’est brisé. Ses épaules se sont affaissées. Et dans ses yeux, j’ai vu la défaite la plus intime, la plus profonde : celle d’un homme qui vient de
découvrir qu’il n’a jamais possédé le pouvoir qu’il croyait avoir. Je lui ai relâché le menton avec lenteur, comme si je rendais un verdict.
— À genoux.
Il est tombé sans discuter. Lentement, sans violence. Avec cette grâce particulière des hommes lorsqu’ils renoncent enfin à lutter contre ce qu’ils désirent le plus.
Je me suis redressée, puis j’ai levé la tête vers les autres.
— Voilà ce qui arrive à celui qui tente de me dominer.
Il finit par se découvrir à lui-même. La Galerie entière retenait son souffle. Je l’ai senti. Et j’ai souri.
— Maintenant… que quelqu’un d’autre essaie, si l’un de vous en a encore le courage.
Personne n’a bougé. Et ce silence-là… C’était mon véritable triomphe.
Le silence après la domination du Rebelle n’était plus un silence humain. C’était une matière vivante, une brume vibrante, comme si les murs eux-mêmes respiraient à
travers moi. Je me tenais au centre du cercle d’hommes. Tous debout. Tous immobiles. Tous suspendus à un fil invisible qui partait de moi.
Je sentais leurs regards comme des courants d’air tièdes, leurs respirations comme des pulsations, leurs corps comme une constellation nerveuse. Et moi… j’étais le noyau.
La salle n’était plus une salle — c’était un sanctuaire improvisé. Quelque chose entre le temple et la chambre secrète. Une géométrie intime où chaque homme occupait
une place juste, presque sacrée, définie non par hasard… mais par moi. Je levai lentement les mains, paumes ouvertes, doigts légèrement courbés. Un geste simple. Mais
dans cette atmosphère, il devint un commandement silencieux.
Ils s’agenouillèrent — tous, en un seul souffle. La vague de cette soumission collective traversa mon ventre comme un frisson long, profond, déchirant et exaltant.
Je fermai les yeux. La chaleur monta en moi, pas sexuelle — pas seulement — mais plus profonde. Une chaleur d’autorité acceptée. Une chaleur d’incarnation. Je n’étais
plus seulement Fabienne. J’étais celle qu’ils avaient construite à travers leur désir. J’étais leur point cardinal. Quand j’ouvris les yeux, les regards levés vers
moi avaient changé. Ce n’était plus de la simple attirance. C’était de la croyance.
Pas religieuse, non. Une croyance du corps. Une croyance viscérale. Une croyance née de ce moment hors du temps où je les avais tous dévoilés, tous désarmés,
tous ramenés à cette vérité simple :
Je les tenais.
Je fis un pas. La lumière vacillante des lampes dessinait une aura autour de mes gestes, une ligne douce autour de mes épaules, de mes hanches. Les hommes baissaient
la tête chaque fois que j’approchais. Non par humiliation — mais par reconnaissance. À ce stade, ce n’était plus de la domination. C’était un rituel. Un rite qui ne
portait pas de nom mais dont je connaissais les règles instinctivement. Je me plaçai au centre exact du cercle. Et d’une voix si calme qu’elle en devenait presque
hypnotique, je dis :
— Approchez.
Ils avancèrent, non pas pour me toucher, mais pour me cerner, me célébrer, me lier à eux par la tension de leurs présences. Ils formaient autour de moi une ronde
chaude, dense, presque incandescent. Leurs respirations se synchronisèrent. Je pouvais en sentir les ondes, les vibrations, comme une musique sourde qui battait
contre ma peau. Je fermai les yeux une seconde de plus. Et quelque chose s’ouvrit en moi — un espace que je n’avais jamais exploré. Une place intérieure où je n’étais
plus seulement femme, amante, dominatrice…
J’étais l’axe.
L’axe autour duquel tout tournait. L’axe qui les stabilisait. L’axe qui les émouvait. L’axe qui les révélait. L’axe qui donnait un sens à leur désir dispersé.
Je rouvris les yeux.
— Vous allez respirer avec moi.
La phrase coula hors de moi comme une incantation. Ils obéirent. Et la salle tout entière se mit à inspirer, expirer, inspirer, expirer… en un rythme lent, sacré,
animal et ancien. Je levai une main — la respiration se suspendit. Je abaissai la main — elle reprit. J’étais le tempo de leurs corps.
La pièce vibrait autour de moi comme une gigantesque poitrine qui se soulève. Nous étions une seule entité. Un seul organisme. Un seul souffle. Je murmurai alors :
— Je vous prends. Tous. Entrez en moi par la pensée, par le regard, par la présence. C’est ainsi que je vous domine. C’est ainsi que vous m’appartenez.
Le frisson collectif fut presque audible. Une onde qui traversa le cercle de mâles agenouillés, comme une révérence charnelle. Je me sentis grandir intérieurement.
Pas en hauteur. En intensité. Comme si toutes leurs attentions, toutes leurs tensions, toutes leurs offrandes invisibles s’amassaient dans ma poitrine, dans ma gorge,
dans mes hanches, dans cette aura que je pouvais presque voir de mes propres yeux. Je posai une main sur mon sternum, et dans un souffle très bas :
— C’est ici que je vous garde.
Un à un, comme s’ils répondaient à un signal que seul leur corps pouvait entendre, les hommes s’inclinèrent, tête contre le sol, bras ouverts, vulnérables,
offerts comme dans une liturgie très ancienne. Et dans ce geste, je compris :
Je n’étais plus en train d’être désirée. J’étais vénérée.
La lumière dansa sur ma peau, et la pièce entière bascula dans une lenteur sacrée. C’est ainsi que la Galerie d’Ombres devint mon temple. Et que je devins, pour eux,
la femme autour de qui tout gravitait. L’axe. Le centre. L’origine et la fin du souffle. Et dans ce rituel silencieux, brûlant, immobile… Je n’avais jamais été aussi
vivante.
Je marche dans la nuit comme si je rentrais d’un autre monde. L’air dehors est frais, presque trop simple après ce que j’ai traversé. Tout au long du trajet, j’ai
l’impression que la ville s’écarte devant moi : comme si ma peau portait encore une braise que les passants sentent à distance.
Je ne parle pas. Je n’ai pas besoin. Mon corps respire autrement, plus vertical, plus assuré, presque souverain. Sous mes vêtements, chaque parcelle de moi vibre encore
de cette prise que j’ai assumée, de cette énergie que j’ai dirigée, retournée, absorbée.
J’ai été l’axe.
J’ai été le centre.
Et je crois que je ne l’avais jamais compris jusqu’à ce soir. En montant les marches de ma maison, j’ai l’impression que mes pas tracent un sillage invisible.
Je revois les regards, les hésitations, cette tentative de reprise de pouvoir que j’ai brisée d’un mot, d’un geste, d’une intention. Non pas par violence, mais par
une évidence intérieure : il n’y a plus rien d’extérieur à conquérir, tout est déjà mien.
Une fois la porte refermée, je reste adossée au battant. Je ferme les yeux. Et ce n’est pas une scène qui me revient. Ce n’est pas un visage. C’est une onde, un
courant, une force calme qui s’est logée quelque part entre ma poitrine et ma gorge. Un noyau de chaleur. Un centre de gravité.
Je souris sans m’en rendre compte. Je sens encore sur mes mains, sur mon souffle, sur ma voix, cette autorité douce, presque magnétique, qui a pris forme ce soir.
Une autorité que je croyais réservée aux autres. Mais qui attendait simplement que je dise oui.
Je retire mes chaussures, lentement, comme si j’enlevais un dernier vestige de l’ancienne moi. La lumière du salon m’enveloppe. Je m’y glisse comme dans un cocon
silencieux, encore habitée par le murmure invisible du rituel. Je ne suis pas seulement rentrée chez moi. Je suis rentrée à moi.
Et je sais—sans comprendre comment—que cette puissance ne s’éteindra pas avec la nuit. Qu’elle vivra sous ma peau, prête à resurgir, prête à guider, prête à dominer
ou à se laisser dominer selon mon désir, et non celui d’un autre.
Je m’assois, respire, me sens entière. Fabienne. Transformée. Et peut-être, enfin, éveillée.
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