La nuit où je rencontrai le Marquis de Sade
La porte qui ne devait pas être là
Je ne saurais dire ce qui m’a conduite, ce soir-là, dans cette ruelle que je ne connaissais pas. Le vent d’automne mordait mes joues et les pavés semblaient absorber le bruit de mes pas. Une impression de décalage m’envahissait déjà, comme si le Paris que je traversais glissait doucement vers un autre temps.
Puis je vis la porte.
Une haute porte de bois sombre, ferrée de motifs anciens, plantée là où, j’en étais certaine, il n’y avait qu’un mur quelques jours auparavant.
Je ne l’ai pas ouverte. Elle s’est ouverte pour moi.
Un souffle chaud m’engloutit, et je basculai — littéralement — dans un salon que je ne pourrais comparer à aucun lieu moderne. Un salon de velours, de bougies, de parfums lourds, de silhouettes de meubles qui semblaient m’observer.
L’horloge sonna onze fois. Je n’étais plus dans mon époque. Et je n’étais plus seule.
L’Homme des Ombres et des Lumières
Je me retournai, attirée par une présence presque palpable. Il se tenait là, debout, comme s’il m’attendait depuis des heures. Le Marquis de Sade.
Il ne m’intimidait pas ; il me capturait. Sa posture, son regard, cette politesse glacée… tout en lui vibrait d’une intelligence dangereuse.
Il inclina la tête.
— Vous semblez égarée, mademoiselle.
Sa voix était douce, presque veloutée, mais chargée d’une malice tranquille.
— Je connais votre nom… articulai-je.
Il sourit, un sourire effilé.
— Vous et beaucoup d’autres. Ce nom, on l’a couvert de boue pour mieux y cacher leurs propres désirs. Dites-moi… que savez-vous vraiment ?
Je pris une inspiration. J’avais l’impression de passer un examen invisible.
— Que vous avez exploré les chaînes… et la liberté qui s’y cache.
Il eut un rire bref.
— Une femme qui parle de chaînes sans rougir. Voilà qui devient rare. Asseyez-vous, je vous prie.
Il désigna un fauteuil Empire. Je m’y installai, le velours m’enveloppa comme un secret.
La question qui fait tomber les masques
Il s’assit face à moi, jambes croisées, observant chaque détail de mon visage comme on lit une page intrigante.
— Dites-moi, Fabienne… dit-il enfin, Cherchez-vous la liberté dans l’obéissance ? Ou l’obéissance dans la liberté ?
Cette question me transperça. Elle réveillait en moi un territoire que je n’osais visiter que par fragments.
— Je cherche surtout à comprendre… ce qui, en moi, veut dominer et ce qui veut se donner.
Il se pencha légèrement, fasciné.
— Voilà une franchise qui vous honore. La plupart préfèrent s’inventer une morale pour échapper à leurs propres élans. Vous… vous les affrontez.
Je sentis mes joues se réchauffer.
— Et vous ? répliquai-je. Vous avez prêché la liberté absolue, mais vous avez été enfermé presque toute votre vie. Qui étiez-vous dans vos chaînes ?
Un silence tomba. Sade détourna les yeux. Ce simple geste me surprit plus que tout le reste.
— Un homme qui allait trop loin pour son siècle… ou pas assez pour sa propre vérité.
Le Cabinet des Miroirs
Il se leva soudain.
— « Venez.
Je le suivis dans une pièce attenante, plus étroite, où des miroirs anciens couvraient les murs. Certains étaient ternis, d’autres parfaitement nets.
— Entrez au centre.
Je m’exécutai. Mon reflet se multiplia en dizaines de versions de moi-même.
— Que voyez-vous ? demanda-t-il.
— Moi. Sous tous les angles.
— Non, mademoiselle. Vous voyez toutes les femmes que vous pourriez être. Celles que vous acceptez… et celles que vous redoutez.
Il s’approcha derrière moi. Je sentis sa présence sans qu’il me touche.
— Le désir n’est pas une ligne droite, Fabienne. C’est un labyrinthe. Et il n’a pas une seule sortie, mais mille portes.
Je levai les yeux vers un miroir plus sombre.
— Et celle-là ?
— Celle-ci… murmura-t-il, est la porte que vous refusez de franchir. Celle qui mène à ce que vous êtes vraiment.
Je frissonnai.
— Pourquoi moi ?
Il éclata d’un rire presque tendre.
— Parce que vous êtes venue. Ceux qui arrivent ici ne le doivent jamais au hasard.
La Leçon de l’Ombre
Nous retournâmes au salon. Il versa deux verres de vin rouge.
— Ne vous méprenez pas, Fabienne. Je ne suis ni votre maître, ni votre juge. Je ne suis qu’un miroir honnête.
Je goûtai le vin. Il était lourd, presque épais.
— Que voulez-vous me montrer, Marquis ?
— Que votre désir — quel qu’il soit — n’a rien d’une faiblesse. Qu’il est une force. Une connaissance. Et une arme, si vous apprenez à la manier.
Il se pencha légèrement vers moi.
— Voulez-vous apprendre ?
Je sentis une chaleur profonde s’installer en moi. Non de l’embarras, mais de la clarté.
— Oui. Mais je veux choisir. Toujours.
Il sourit.
— Alors ce n’est pas une rencontre, mademoiselle Fabienne… c’est une initiation.
Le Pacte des Lumières
Il sortit de sa poche un petit carnet relié de cuir.
— Ce livre n’existe pas dans votre époque. Ce sont des pensées que j’ai interdites de publier. Des notes destinées à ceux qui cherchent à comprendre leur nature sans hypocrisie.
Il me le tendit. Je le pris. Le cuir était tiède, vibrant.
— « Lisez-le. Pas comme une disciple, mais comme une exploratrice.
— Et vous ?
— Je serai votre guide… tant que vous garderez la lucidité de dire oui comme la force de dire non.
Je rangeai le carnet contre moi. Il semblait pulser comme un cœur étranger.
— Où cela me mènera-t-il ?
Il sourit, mystérieux.
— À vous-même. Et c’est le voyage le plus dangereux qui soit.
La Porte qui attend
Un vent soudain traversa la pièce. Les bougies s’éteignirent une à une. Je me retrouvai dehors, dans ma ruelle parisienne. La porte avait disparu.Je serrai le carnet contre moi. Il ne restait rien de cette nuit… rien sauf la certitude d’avoir ouvert une porte en moi-même — une porte que je ne pourrai plus jamais refermer. Et je savais, sans comprendre comment, que le Marquis n’était pas parti. Il attendait simplement que je rouvre la bonne page.
Le carnet interdit
Je rentrai chez moi la main serrée sur le carnet comme sur un talisman trop lourd pour être laissé au hasard. Dans la lumière blême de mon appartement,
le cuir me sembla encore plus vivant : chaud au toucher, légèrement granuleux, et, quand je le faisais tourner, je croyais entendre un froissement de pages plus ancien
que mes souvenirs.
Je n’ai pas voulu l’ouvrir tout de suite. J’ai préparé du thé, j’ai tiré un fauteuil près de la fenêtre, et j’ai laissé la nuit s’installer comme une couverture.
Je m’installai, le carnet posé contre mon cœur, et je me demandai si j’étais prête à ce qu’il contenât. Prête à entendre des vérités qui auraient pu me changer,
ou à y trouver le vide d’un homme cherchant à se justifier.
Finalement, je cédai. J’ouvris.
Les pages étaient rayées d’une écriture fine, dense ; parfois une marge, parfois un gribouillis frénétique. Ce n’étaient pas des ordres ni des recettes :
c’était une cartographie de pensées — aphorismes, observations, petites expériences, contradictions assumées. Le ton était à la fois clinique et complice, sévère et joueur.
Il y avait des phrases qui me giflaient par leur simplicité, d’autres qui s’attardaient, piquantes, à la lisière du raisonnable.
La première section portait un titre sobre : De la liberté et des chaînes. Je lus :
« La liberté ne se donne pas ; elle se négocie, souvent avec son propre corps et son propre regard. Qui prétend la posséder sans l’ombre d’une contrainte ment. »
Je reposai le carnet. La phrase tournait dans ma tête. Négocier la liberté : y avait-il un prix que je refusais d’énoncer à haute voix ?
Était-ce cela, ce que j’avais senti chez lui — non pas le goût de briser pour briser, mais l’idée que tout lien contient une promesse de lucidité ?
Je repris la lecture. Venaient ensuite des pages plus pratiques : des descriptions de rituels — pas des rituels cruels mais des rites de consentement élaborés,
des mises en scène où la parole tient plus qu’un simple « oui » mécanique. Il y avait des règles presque pédagogiques sur l’écoute :
comment nommer une peur, comment la poser sur la table sans la juger, comment prononcer « non » et l’entendre respecté. Ces lignes me surprirent.
Elles étaient froides parfois, implacables d’honnêteté, refusant la mièvrerie, mais elles réclamaient principalement la responsabilité.
Une autre page, plus tardive, parlait de la honte comme d’un don mal interprété. Il écrivait que la honte protège souvent un territoire intime,
mais qu’elle peut devenir une prison si on la cultive pour éviter d’affronter des désirs dont on a peur. J’eus la sensation d’un souffle contre ma nuque.
Était-ce le sien, ou simplement ma propre conscience qui reprenait voix ?
Je passai des heures à feuilleter. Le carnet se transformait en un interrogatoire bienveillant. À chaque page, une question se levait, parfois formulée comme une injonction douce,
parfois comme un défi ironique : « Qu’est-ce que tu refuses d’admettre ? » — « Jusqu’où accepterais-tu de te perdre pour te retrouver ? »
Ces questions me tenaient autant éveillée qu’un feu de bois en hiver : elles réchauffaient et menaçaient.
À un moment, j’atteignis une série de courts dialogues notés comme s’ils avaient été dictés par des expériences réelles. Il y avait des échanges entre « maître » et « cherchant »
— mais jamais sans la possibilité de retour. Le chercheur posait un mot, puis le maître répondait, et la réponse revenait au chercheur pour être reformulée, négociée, refusée.
J’aimai la mécanique de cela : une parole qui circule, se modifie, et finit par appartenir à celui qui l’a dite.
Je fermai les yeux. Je me vis, là, dans ces dialogues. Non pas comme une victime, mais comme une interlocutrice, parfois plus dure que l’autre, parfois plus douce.
C’était la première fois que je me regardais ainsi sans le filtre attendri de mes propres excuses.
Le carnet n’était pas un manuel d’excès. C’était plutôt un manuel de vérité. Il mettait l’accent sur l’autorité la plus difficile à maîtriser : celle que l’on exerce sur soi-même.
« Celui qui prétend être libre sans éprouver la pesée de son choix est un conteur d’histoires », écrivait-il. Cette phrase me parut terrible et juste.
Elle m’obligea à revoir mes petites habitudes : mes refus automatiques, mes « toujours » rhétoriques, mes concessions placées en offrande pour éviter la friction.
Une page m’arracha un sourire amer. Il racontait une expérience où il avait demandé à quelqu’un de nommer, à voix haute, une honte enfouie depuis l’enfance.
L’exercice n’avait rien d’une confession salutaire : il était une libération par la parole. Et lorsque la personne eut prononcé le mot, elle avait gagné quelque chose
— non pas l’approbation, mais la propriété de ce fragment d’elle-même. « Posséder sa honte », écrivait-il, « c’est la divorcer de sa puissance de paralysie. »
Je sentis mes doigts se refermer sur le carnet. J’avais toujours pensé — comme beaucoup — que la honte était un voile dont on ne pouvait se défaire sans s’exposer.
Ici, elle redevenait matière travaillable, comme l’argile qu’on moule à mains nues.
Au fil des pages, je trouvai aussi des passages plus sombres, où l’impératif de la liberté flirtait avec l’excès. Il y avait des descriptions crues d’expériences limites,
relatées non pas avec l’attrait du spectacle mais comme études de cas, et souvent conclues par une note : « Retirer si la balance du consentement a penché. »
Ces parenthèses m’alarmaient autant qu’elles rassuraient — elles révélaient une conscience des conséquences. Elles me rappelaient, douloureusement,
que toute exploration porte en elle la possibilité de blessure, et que l’éthique n’est jamais une formule toute faite.
La nuit avançait. Ma tasse de thé était froide. J’avais peu à peu compris pourquoi le carnet était interdit : non pas parce qu’il glorifiait des actes,
mais parce qu’il obligeait à regarder la zone grise où la morale publique préfère jeter des filets pratiques. Il faisait de la morale un instrument mobile, non une armure figée.
Je m’arrêtai sur une petite note griffonnée, presque effacée : « Le pouvoir ultime est celui de restituer la parole à l’autre. Le vrai maître enseigne la fuite de son autorité. »
Je lus ces mots plusieurs fois. Je me surpris à espérer qu’il en fût ainsi : que tout enseignement, aussi rigoureux soit-il, termine par une ouverture.
Que l’on rende la clef à celui qui l’a prêtée.
Je refermai le carnet, mais je ne le remis pas sur l’étagère. Je le posai sur la table, et, comme si la nuit elle-même avait pris conseil,
je compris que ce n’était pas la fin d’une rencontre mais le début d’un chantier intérieur.
Les jours qui suivirent, le carnet devint mon compagnon. J’y notais mes réactions, mes refus, mes petites victoires
— le mot que j’avais prononcé à voix haute et qui n’était plus une menace, la limite que j’avais su poser et qu’on avait respectée, la question que j’avais su formuler.
Parfois, je relisais une page et je pleurais sans savoir pourquoi ; parfois, je riais d’un trait d’à-propos qui crevait comme une bulle.
Et au fur et à mesure que je suivais les traces écrites, je me rendis compte que l’enseignement du carnet n’était pas un guide pour céder aux pulsions,
mais une cartographie pour apprendre à choisir. Choisir, avec lucidité. Choisir, avec langage. Choisir, et assumer les conséquences.
Ce qui, paradoxalement, débarrassait le désir de son halo honteux.
Une semaine plus tard, je retrouvai la rue où j’avais vu la porte. Rien n’y était. Les murs étaient propres et mornes, comme s’il n’y avait jamais eu d’élan vers l’autre monde.
Mais je ne me laissai plus troubler par cela. La porte existait en moi désormais ; elle n’avait besoin d’aucun battant de bois pour s’ouvrir.
Ce carnet, interdit aux yeux du grand public, m’avait confié une chose plus dangereuse encore : la capacité de choisir en pleine conscience.
Et ce pouvoir, longtemps cherché comme un exercice extérieur, se trouvait être le plus intime des arts — l’art de nommer, de poser des limites,
d’assumer ses désirs sans les laisser gouverner sa vie.
Je savais que je retournerais au salon. Pas pour me perdre, mais pour confronter les paradoxes, poser des questions plus dures, et, peut-être, refuser. J’avais pris une clef ;
il me restait à apprendre quand et comment la refermer.